Manager la connaissance, former au discernement
À l’heure où l’intelligence artificielle générative bouleverse notre accès au savoir, elle dirige l’un des services les plus anciens de l’Université, installé dès sa fondation il y a 150 ans. À la tête de la Bibliothèque Universitaire Vauban, devenue l’un des piliers de la nouvelle Direction de l’Information, de la Culture et du Patrimoine, Marie-Pierre Wynands témoigne d’une conviction forte : le véritable enjeu n’est plus tant d’accéder à l’information que de savoir la sélectionner et la comprendre.
Comprendre, toujours comprendre
Tout commence par un manque : pas de livres dans la maison d’enfance en Picardie, un peu éloignée des équipements et circuits culturels traditionnels. « J’avais faim de découvrir et d’apprendre ». Deux institutions prennent le relais : l’école et la paroisse. Deux lieux où se forge un rapport au savoir, à la pensée et à la transmission.
À l’Université de Lille, Marie-Pierre choisit la philosophie. Non pour fuir le réel, mais pour s’y confronter. Puis viennent la science politique, la sociologie, l’histoire, jusqu’à une thèse de doctorat consacrée à la démocratie chrétienne en France depuis la fin du XIXe siècle. « J’ai posé des choix de formation chemin faisant, avec beaucoup de bonheur… et jusqu’à 31 ans ». Derrière le sourire, une volonté bien affirmée : comprendre, toujours comprendre.
Découvrir les enjeux du management
Son objectif est clair : devenir universitaire. Elle enseigne encore aujourd’hui, en France et au Maroc. En 2020, dans un contexte incertain, son parcours bifurque et elle prend la direction de la Bibliothèque Universitaire Vauban. Un choix inattendu, un pari.
« J’étais dans l’observation et l’analyse, là je suis davantage dans l’action et la décision »
Se destinait-elle à ce type de poste ? « Pas du tout. Mon graal était de devenir enseignante-chercheuse. Je n’avais jamais envisagé le management et j’en ai découvert les enjeux, en particulier le pouvoir performatif de la parole. Dire quelque chose, c’est déjà produire un effet. En tant que chercheuse, j’étais dans l’observation et l’analyse, là je suis davantage dans l’action et la décision. » Son ancrage en sciences sociales devient alors un levier : « Cela m’aide à dépersonnaliser les situations, à prévenir d’éventuels conflits ».
Les compétences informationnelles
En 2025, la bibliothèque change de dimension. Elle devient l’un des piliers d’une nouvelle Direction de l’Information, de la Culture et du Patrimoine. Au-delà du changement de nom, c’est un changement de paradigme. « L’enjeu ne réside plus seulement dans l’accès à la connaissance. Puisque l’information est dorénavant partout, le véritable défi est de savoir la trier, la comprendre, la mobiliser avec discernement. » Discernement : le mot est lâché et c’est bien un enjeu majeur à l’heure de l’IA générative et des fake news.
« Discernement, le mot est lâché »
Concrètement, comment accompagnez-vous les chercheurs ? « Nous proposons des formations sur la veille, l’IA, la bibliographie, la science ouverte. Nous organisons aussi des événements comme l’Open Access Week pour sensibiliser aux enjeux de publication ». La BU joue également un rôle économique stratégique : « Grâce à nos accords avec les éditeurs, les chercheurs peuvent publier en Open Access sans frais. Cela représente jusqu’à 100 000 € d’économies par an pour les laboratoires ». Un levier encore trop méconnu.
Et pour les étudiants ? « Nous développons cette année un pôle dédié aux compétences informationnelles. Il s’agit d’apprendre à chercher, trier, analyser… mais aussi à rédiger un prompt et à mieux comprendre les outils d’IA générative. Et cela est l’affaire de l’ensemble de la communauté universitaire ! Nous avons aussi un rôle fondamental à jouer dans la formation tout au long de la carrière de nos personnels ». Ateliers, Moodle d’auto-formation, accompagnement individualisé : l’objectif est bien de rendre ces compétences accessibles à toutes et tous. L’intelligence artificielle rebat les cartes, parfois brutalement. « Nous suivons les évolutions de près, nous formons, nous accompagnons. Nous avons par exemple créé une revue de presse dédiée à l’IA, à laquelle chacun peut s’abonner depuis notre portail ».
Une bibliothèque raconte une histoire
Avec plus de 55 000 ouvrages anciens du XVe au XIXe siècle, la bibliothèque porte aujourd’hui une responsabilité patrimoniale majeure. Quel rôle joue ce fonds dans l’identité de l’Université ? « Une bibliothèque raconte une histoire. Nos collections forment en particulier une sorte d’encyclopédie de l’histoire religieuse et régionale, traversée par des débats, des courants, des héritages ».
Des ouvrages théologiques aux sources historiques de Flandre, d’Artois et du Hainaut, en passant par les almanachs lillois du XVIIIe siècle, le fonds ancien constitue un véritable tronc historique. À cela s’ajoutent les archives de l’Université : plans, photographies, revues, objets… Une mémoire vivante qui raconte autant l’institution que celles et ceux qui l’ont construite.
« Des étudiants et des personnels universitaires citoyens du monde »
Marie-Pierre Wynands souligne également le rôle et les pratiques de l’Université dans le champ culturel, largement ouvert à la cité. « Les actions culturelles créent du lien. Elles rassemblent étudiants, personnels et habitants de la métropole autour de sujets communs. Conférences, expositions, visites patrimoniales, rencontres : la programmation culturelle enjambe les frontières disciplinaires et nourrit une expérience universitaire globale. Elle contribue au développement des étudiants et des personnels universitaires comme citoyens du monde. Par notre offre culturelle, c’est aussi la culture de notre Université que nous souhaitons valoriser. Vous en découvrirez bientôt les prochains rendez-vous pour célébrer ensemble l’Année des Intelligences en 2026-2027 ».
Un lieu ouvert, exigeant, démocratique
À quoi ressemblera la bibliothèque idéale dans 10 ans ? « J’imagine bien une institution à la pointe de la technologie en même temps qu’une maison de la culture. Un lieu ouvert, exigeant, démocratique, un espace stratégique et vivant ».
« L’avenir de l’Université se joue aussi entre les rayonnages »
Un lieu où l’on ne se contente pas d’accéder à l’information mais où l’on apprend à penser. « Il n’y a pas de bonne décision sans réflexion, pas d’innovation sans culture, pas de performance réelle sans rapport intelligent aux autres. Le savoir, plus que l’argent, rend puissant, puissante. La connaissance constitue un moyen de s’affranchir des idéologies, des déterminismes, elle permet la nuance, elle oblige à la modération. Une personne qui sait peut choisir, comprendre, anticiper et donc décider. Et ce pouvoir doit servir le bien commun ». L’avenir de l’Université se joue aussi entre les rayonnages.
Propos recueillis par Lucile Vervust et Francis Deplancke
Contact : Marie-pierre.wynands@univ-catholille.fr
Des ressources…par millions
La DICP mobilise 35 professionnels pour le développement et le maintien des collections, du patrimoine et des archives institutionnelles ; pour les actions culturelles et les services aux publics ; pour la formation aux compétences informationnelles. Elle anime un réseau de 4 bibliothèques, en métropole lilloise et en région parisienne.
- Ressources imprimées : 257 000 ouvrages et revues ; 620 000 eBooks.
- Ressources numériques : accès à 150 000 revues disponibles sur le portail.
- Un magasin de 88 000 documents du XXe siècle en cours de catalogage.
- Le fonds patrimonial de 55 000 documents anciens, précieux dont 32 incunables.
- Les fonds d’archives de l’Université depuis 1875, en cours de réorganisation.