ILS NOUS INVITENT À MONTER EN CONSCIENCE SUR LES ENJEUX DU FUTUR
« Nos réflexions prospectives portent le souci de l’avenir pour contribuer concrètement au développement de l’Université et de son territoire » annonce Louis-Marie Clouet, Directeur de la Prospective. Créée il y a une quinzaine d’années par Pierre Giorgioni, alors Président-Recteur de l’Université, la Direction de la Prospective explore le futur de manière interdisciplinaire, en croisant les enjeux géopolitiques, sociétaux, technologiques, environnementaux, religieux… Et le festival du futur ECOPOSS en est l’une des manifestations emblématiques. Zoom sur le rôle et le travail de la Prospective à l’Université. Une interview de Louis-Marie Clouet, Esther Coulon, Magali Lançon et Anna Vercherand.
Quelle définition donnez-vous de la prospective ?
Louis-Marie Clouet. Dès 1875, les fondateurs de l’Université ont eu le souci du temps long et de l’avenir, en incitant les acteurs du territoire à ne pas se contenter du présent mais plutôt à toujours innover.
« La prospective n’est pas la prévision, elle oblige à prendre des risques »
Ce souci de l’avenir est celui de la prospective, telle que l’a définie son fondateur Gaston Berger : c’est une attitude qui oblige à regarder loin, large, à analyser en profondeur, à prendre des risques en plaçant toujours l’Humain au centre.
Que signifie prendre des risques : est-ce que le champ de l’éducation et de la formation est concerné ?
Louis-Marie Clouet. Prendre des risques, c’est oser questionner nos représentations, nos manières de faire et de penser afin d’être en mesure de nous adapter et surtout d’agir en faveur de futurs que nous souhaitons réaliser. Mais attention, la prospective n’est pas la prévision : l’avenir à très long terme n’est pas prévisible car il y a trop de phénomènes qui bousculent les prévisions. La prospective a cette vertu de nous sortir du piège de penser que tout est déjà écrit. Elle se déploie dans des démarches collectives qui mobilisent des acteurs internes et externes de l’Université.
« A l’écoute des signaux faibles et des tendances lourdes »
Elle incite à prêter attention aux tendances lourdes visibles dans le présent, sans négliger les signaux faibles qui peuvent devenir demain des phénomènes majeurs pour l’avenir de l’Université. Nous menons ainsi depuis 2023 un chantier de prospective sur l’éducation en 2100, impliquant de nombreuses parties prenantes de la société, des habitants du quartier, des entreprises, des collectivités locales et des représentants des « villes apprenantes » labellisées par l’UNESCO. Une tendance forte est par exemple la baisse démographique en Europe et toutes les conséquences qu’elles provoquera sur notre système éducatif. Dans ce contexte, nous avons rencontré le Recteur d’une Université sud-coréenne en visite à Lille. Celui-ci nous a expliqué que son Université n’était pas certaine d’exister encore dans 20 ans. Du fait d’un taux de natalité extrêmement faible en Corée du Sud et donc d’une baisse de la population étudiante d’ici 20 ans, d’autant que le pays n’est pas culturellement ouvert à l’immigration.
« Les impacts démographiques, géopolitiques, économiques sur le monde de l’enseignement supérieur »
Les impacts de cette baisse démographique vont être très importants également en France et en Europe. Cela nous invite à revisiter nos représentations de l’appenant et nos modalités pédagogiques futures : les étudiants ne seront plus seulement des « vingtenaires », les formats de classe devront être repensés. La prospective invite ainsi à revisiter notre vision et nos actions, nous aide à nous préparer en envisageant des futurs possibles et en explorant les potentialités au-delà de l’actualité de l’Université. Regardons le champ géopolitique. Nous constatons une forte progression des phénomènes de censure et d’atteinte à la liberté académique : dans de nombreux pays, les Universités font l’objet de pressions quant aux contenus de l’enseignement et de la recherche mais aussi de pressions politiques et financières. Jusqu’ici des chercheurs fuyaient des pays aux régimes autoritaires et demandaient asile en Europe ou aux États-Unis afin de poursuivre leurs travaux. Aujourd’hui, ce sont des chercheurs américains qui s’exilent en Europe ou au Canada parce qu’ils ne peuvent plus mener leurs programmes chez eux. Ce sont des phénomènes sur lesquels nous sommes en alerte.
« Travailler sur notre robustesse, notre résilience, notre agilité »
Autre défi majeur : la guerre est de retour en Europe. Récemment des collègues ukrainiens nous ont décrit la façon dont leur Université poursuivait ses missions dans un contexte de conflit armé, avec le réel souci de préparer, contre toute attente, l’avenir de leur pays. S’il advient que, comme par le passé, notre Université se trouve dans une telle situation, quels seront les impacts sur notre fonctionnement, nos infrastructures ? Comment pourrons-nous mener nos missions si des enseignants et des étudiants doivent quitter le campus, si les échanges internationaux deviennent impossibles et si nos ressources économiques font défaut ? La prospective nous aide à envisager des situations potentielles et, ce faisant, à travailler sur notre robustesse, notre résilience mais aussi notre agilité.
Quels sont les autres sujets traités par la Direction de la Prospective ?
Louis-Marie Clouet. Nous avons mené une réflexion sur l’Intelligence Artificielle, son fonctionnement et son impact, non seulement sur les formations et les compétences des étudiants mais aussi sur la structuration de l’enseignement, la pédagogie, le modèle économique et le rôle même d’une Université. Comment l’IA remet-elle sur l’ouvrage notre manière de travailler ? Comment former des hommes et des femmes qui maîtriseront le fonctionnement et les impacts de l’IA, avec une exigence éthique ?
« Dans la démarche prospective, le lien avec les chercheurs et leurs apports sont fondamentaux »
Nos travaux sont consacrés cette année aux futurs des intelligences pour discerner, au-delà des IA génératives, comment se déploieront demain les intelligences sous toutes leurs formes. Nous chercherons à en tirer des enseignements pour de futures formations et de futurs programmes de recherche scientifique. Je voudrais insister sur le lien essentiel de toute démarche prospective avec la recherche. Toutes ces réflexions ne sont solides que si elles s’appuient sur des sources robustes, des études, des publications scientifiques, des séminaires et des entretiens avec les chercheurs. Nous invitons régulièrement nos collègues chercheurs et des chercheurs étrangers à nourrir nos réflexions en partageant nos travaux : c’est une manière précieuse et féconde de valoriser la recherche menée au sein de l’Université. Alors que nous venons de fêter les 150 ans de la création de la Catho de Lille, ces chantiers de prospective soutiennent une dynamique interne et externe. Non pas pour apporter des affirmations ou des réponses mais plutôt pour ouvrir aux questionnements, pour remettre en cause le statu quo et les idées dominantes, pour envisager des ruptures, pour donner de la hauteur de vue. La prospective permet surtout de donner un sens aux initiatives impulsées, elle est un objet de mobilisation, de réflexions et de créativité. Elle nous permet d’oser porter un message d’espérance, lucide et optimiste, tirant la force du passé, engagé dans le présent et embarquant vers l’avenir.
La 2e édition du festival du futur ECOPOSS, dont l’organisation est pilotée par la Direction de la Prospective, s’est tenue du 9 au 12 octobre 2025. Quel bilan peut-on faire de cet événement, ouvert au grand public invité à réfléchir sur les enjeux du futur ?
Magali Lançon, Anna Vercherand et Esther Coulon ont travaillé auprès de Louis-Marie Clouet sur la réalisation du festival, parrainé par la commission française auprès de l’UNESCO et inscrit dans la dynamique de l’adhésion de la ville de Lille au réseau des Villes apprenantes de l’UNESCO en juin 2024. L’ambition d’ECOPOSS est de proposer à chacune et chacun, des enfants aux personnes âgées, de monter en conscience sur les enjeux du futur. À travers des animations croisant la science, l’art et le débat, on peut expérimenter et imaginer ensemble des futurs souhaitables. Le festival ouvre un espace de dialogue avec des chercheurs qui partagent leurs travaux et leurs réflexions pour comprendre ce que pourra être demain. Dans le contexte actuel, une éducation à la science est indispensable et essentielle. La dimension de vulgarisation scientifique est donc au cœur du festival.
« Le rôle de la recherche : éveiller, faire prendre conscience, alerter »
Magali Lançon. Le bilan est globalement très positif, même si c’est un événement qui est encore en évolution. C’est un vrai défi aujourd’hui de parler d’un futur porteur d’espoir, sans tomber dans des stéréotypes hyper high-techs. La science-fiction peut-être très inspirante, mais imaginer le futur dépasse les questions d’innovation technologique. C’est ce qu’on propose au public, et cela implique d’avoir une programmation très ouverte en termes de sujets. Il faut trouver le bon équilibre entre la diversité des sujets, des formats, des invités, sans perdre les participants, mais on s’améliore d’année en année. On a eu de très bon retour sur l’édition 2025, et c’est encourageant pour la suite. On voit que l’événement répond à un besoin. Comprendre les enjeux de notre monde remet les gens dans une démarche active. Pour agir sur notre futur, il faut le comprendre.
Anna Vercherand. Le rôle de la recherche, c’est aussi d’éveiller, de faire prendre conscience, d’alerter. Si les productions scientifiques peuvent être d’un abord complexe pour un non chercheur, le festival ECOPOSS peut contribuer à faire le lien entre la recherche et nos concitoyens.
« 4700 visiteurs sur 3 jours »
Esther Coulon. Sur 3 jours, le festival a accueilli plus de 4700 visiteurs de tous âges. Les animations – la plupart du temps gratuites – ont été prévues pour intéresser tout le monde. Nombre de ces animations ont été proposées par les enseignants-chercheurs et leurs étudiants : expositions, ateliers, conférences, jeux… Parmi les temps forts, on peut citer quatre « Talks » qui ont exploré des enjeux du futur : 1) repenser la richesse de notre société ; 2) revisiter le voyage ; 3) vivre ou survivre ; 4) questionner qui seront les futurs maîtres du monde. Ces débats ont croisé les regards de journalistes, chercheurs, entrepreneurs, explorateurs, créateurs de contenus. Le Salon du Livre a accueilli plus de 80 auteurs dont une dizaine d’enseignants-chercheurs de l’Université qui ont animé 60 rencontres-débats. Plus de 100 animations ont été proposées par les Facultés, les Écoles et les partenaires. Au Festival ECOPOSS on ne vient pas à une conférence pour y assister de manière passive : chacun est partie prenante de l’évènement.
Magali Lançon. Les intervenants ont pu faire part de leurs expériences singulières sur la transformation du monde et susciter ainsi une réflexion collective. Que peut-on faire individuellement sur des enjeux qui semblent nous dépasser ? ECOPOSS permet de faire des liens avec la connaissance pour susciter un engagement.
« L’Université a vécu de façon intense sa mission d’ouverture à la société »
Pendant ces trois jours, l’Université a vécu de façon intense sa mission d’ouverture à la société, à l’instar d’une « Univers-cité » accueillante pour des personnes qui n’ont pas l’habitude d’entrer en dialogue avec la science. Nous avons reçu des scientifiques de premier plan comme le botaniste Francis Hallé, l’océanographe François Sarano… mais aussi le dessinateur de presse Plantu, venu nous expliquer comment il traduisait les enjeux sociétaux et géopolitique par ses croquis, ses dessins de presse et son engagement à Cartooning for Peace. Autre caractéristique d’ECOPOSS : la forte implication des étudiants. Plus de 100 ont été ambassadeurs, plus de 500 ont participé à la médiation et aux animations et 300 ont préparé en coulisses et sont montés sur scène pour la comédie musicale « 150 ans en lumières ! ».
« Un bal chorégraphique en final »
Anne Vercherand. Le festival s’est conclu par un bal chorégraphique, véritable happening festif pensé pour créer le lien entre les générations. Les résidents et les personnels des EHPAD, de la Maison des Aidants de la Catho ainsi que des étudiants, des enseignants et des personnels administratifs ont répété ensemble et produit sur scène 17 chorégraphies. C’était un véritable moment de partage entre les générations, animé par les danseurs du Ballet du Nord.
Selon vous, dans quel état d’esprit les participants sont-ils sortis du festival ECOPOSS ?
Magali Lançon. D’après les retours que nous avons eus, les participants étaient globalement très satisfaits, certains presque euphoriques et d’autres très sereins. ECOPOSS, c’est l’occasion pour le grand public de creuser des sujets et d’en découvrir d’autres. Le cadre est en plus hyper stimulant, car tout le monde autour de soi est dans la même démarche, même si c’est à des degrés différents. C’est ça aussi l’ambiance « université ». Les gens sont heureux d’avoir cette fenêtre sur le monde, et que ce ne soit pas derrière un ordinateur. Lorsque l’on parlait avec les participants pendant le festival, ils nous racontaient ce qu’ils avaient appris, ce qu’ils avaient aimé, mais aussi les choses avec lesquels ils étaient moins d’accord, ce qui les a fait réfléchir autrement. Quoiqu’il en soit, on voyait des gens heureux d’avoir été nourris et d’avoir échangé.
Esther Coulon. Je pense que les participants ont reçu une bonne dose d’optimisme ! Ils ont réellement vécu la promesse d’imaginer un avenir plus radieux que ce qui est dépeint dans les médias et ont découvert que d’autres futurs sont possibles.
Propos recueillis par Thomas Cartigny
Louis-marieclouet@univ-catholille.fr
Pour aller plus loin : La prospective à l’UCL : inventer un chemin d’espérance, in Thierry Magnin (dir.) L’Université catholique de Lille, exemple d’une Église en sortie, Parole et Silence, juillet 2025. Éliane Le Jeune-Bézard, Jean-François Garneau, Rajendra Coomar Reedha, Jean Marie Bézard (dir.) Histoires d’aventures prospectives, JFD Éditions, 2024. Carine Dartiguepeyrou et Michel Saloff-Coste La prospective en action, ISTE Éditions, 2024.





