[Portrait de Chercheur] Sebastian GAJEWSKI, Directeur de l’Institut de Formation en Soins Infirmiers

L’infirmier docteur qui fait école

Du soin à la transmission, du terrain à la recherche, il contribue à réinventer la formation infirmière. Formateur, docteur en Sciences de l’éducation, directeur agréé de l’Institut de Formation en Soins Infirmiers IFSI, Sebastian Gajewski incarne cette génération de soignants passeurs de savoir.

Il explore les potentiels qu’ouvrent la création et l’utilisation du jeu dans l’apprentissage, promeut la recherche pédagogique et participe à un monde où soigner, former et expérimenter forment un tout.

De l’hôpital au campus : l’évolution d’un soignant pédagogue

Quand il évoque ses débuts, Sebastian Gajewski remonte sans détour à son diplôme d’infirmier obtenu en 2003 et à ses premières années professionnelles à l’hôpital Saint-Philibert. À l’aise dans l’action, il intervient successivement dans les services de rhumatologie, diabétologie, traumatologie et aux urgences, et il nourrit en parallèle un appétit grandissant pour la pédagogie.

En 2010, il franchit le pas et devient formateur à l’IFSI, aujourd’hui établissement membre de la Faculté de Médecine, Maïeutique et Sciences de la santé de l’Université. Le fil rouge de son parcours : l’envie de transmettre. Pour structurer son engagement, il reprend des études, devient cadre de santé, décroche une Licence en Sciences de l’éducation et un Master en management des établissements. En 2018, il est nommé directeur adjoint de l’IFSI et devient directeur agréé en 2023.

« Le fil rouge de son parcours : l’envie de transmettre »

Sa mission de direction va bien au-delà de la gestion. Ce qu’il veut, c’est réinterroger en profondeur les méthodes pédagogiques : « Nos étudiants évoluent dans un monde mouvant. On doit faire évoluer notre manière d’enseigner » affirme-t-il.

Infirmier : un métier archi plébiscité par les jeunes bacheliers

Le saviez-vous ? Intégrer la formation aux soins infirmiers est le premier vœu formulé par les bacheliers sur la plateforme Parcoursup. Avec 100 000 candidatures pour 32 000 places ouvertes dans les 330 IFSI de France.

Du serious game au Doctorat : la pédagogie à l’épreuve du jeu

C’est là qu’intervient une intuition fondatrice : le jeu. Non pas comme simple divertissement mais comme outil de mobilisation cognitive, de motivation, de coopération. En 2019, Sebastian Gajewski se lance dans une double formation universitaire : la méthodologie de la démarche de recherche d’une part, le diplôme inter-universitaire « Apprendre par le jeu » d’autre part. Il y développe un premier learning game, avec deux scenarii, l’un sur l’infarctus du myocarde, l’autre sur l’embolie pulmonaire, qu’il teste auprès d’étudiants en soins infirmiers.

Cette expérience le conduit à une thèse de Doctorat consacrée à la Co-conception de learning games par des étudiants infirmiers de 2ème année et à ses effets sur les déterminants psychologiques de l’apprentissage et de la motivation. Il y a expérimenté un dispositif original : des groupes d’étudiants (20 groupes de 5) ont co-conçu eux-mêmes un jeu sur la prise en charge de la cirrhose du foie, à partir de ressources numériques et d’un outil auteur simplifié (VTS Editor).

« ce qui compte, ce n’est pas seulement le fait de jouer mais c’est surtout celui de créer et construire »

Les résultats sont parlants : on constate un gain significatif en connaissances et une dynamique d’apprentissage renforcée par l’implication active. « Ce qui compte, précise Sebastian Gajewski, ce n’est pas seulement le fait de jouer, mais c’est surtout celui de créer et construire. On passe du game play-based learning au game design-based learning. La nuance est de taille ».

Sa thèse révèle aussi un apparent paradoxe : certains groupes d’étudiants, qui n’ont pas réussi à finaliser leur jeu, obtiennent de meilleurs résultats au test de connaissances. « Sans doute se sont-ils concentrés davantage sur le contenu que sur la forme. Cela confirme qu’il n’y a pas qu’une seule façon de bien apprendre ».

Transmission, ouverture et exigence : l’école comme lieu du prendre soin

Aujourd’hui, à la direction de l’IFSI, Sebastian Gajewski veille, avec ses 17 collègues, sur près de 450 étudiants. Il met en pratique une approche pédagogique alliant innovation, exigence académique et ouverture à la recherche. Un comité de rédaction a été mis en place pour encourager les publications scientifiques.

De nouveaux jeux pédagogiques immersifs sont en préparation. Rendez-vous le 31 octobre prochain pour les découvrir : leur ambiance et leur contenu seraient-ils inspirés des fêtes d’Halloween ?

Toutes ces expériences et innovations sont partagées au sein des réseaux régionaux des IFSI.

« il valorise les chemins détournés, les rebonds, les retours »

Ce qui anime profondément Sebastian Gajewski, ce sont les étudiants : « Ce qui me motive, c’est de les voir évoluer, surmonter leurs doutes, parfois reprendre confiance après une interruption. C’est leur donner des repères pour avancer ». Loin de considérer les parcours linéaires comme la norme, il valorise les chemins détournés, les rebonds, les retours : « Chacun avance à son rythme. Un étudiant qui revient après une pause, voulue ou subie, en sort souvent grandi » constate-t-il.

Un métier en forte évolution

640 000 professionnels en soins infirmiers sont en activité actuellement en France : 65% en établissement de santé, 20% en libéral, 6% en EHPAD…

Parmi les évolutions récentes ou en projet, il faut citer le métier d’infirmier en pratique avancée ; l’élargissement du champ de compétences prévu en 2026 avec la possibilité de prescription ; les possibilités de bi-appartenance : soins et formation, soins et activités de recherche.

Son regard sur notre système de santé est lucide : crise à l’hôpital, pressions économiques, désengagement de certains acteurs. Mais il veut répondre à ces défis avec détermination et espérance : « Il faut recréer de la cohésion, susciter un véritable sentiment d’appartenance à la communauté des soignants avec les cadres et les managers à l’hôpital. Et surtout, prendre soin de l’humain dans toutes ses dimensions, sans oublier de prendre soin des soignants ».

Il fait partie de ceux qui pensent qu’enseigner, c’est une autre façon de prendre soin. De ceux qui, patiemment, pièce après pièce, reconfigurent la formation infirmière de demain.

Propos recueillis par Lucile VERVUST et Francis DEPLANCKE

Sebastian.gajewski@univ-catholille.fr