[Portrait de Chercheur] Christine ABDALLA MIKHAEIL, Enseignant Chercheur à IÉSEG School of Management

Deepfakes, fakenews, théories du complot … Notre sécurité, notre cohésion et la démocratie sont menacées

Christine ABDALLA MIKHAEIL est professeur à l’IÉSEG depuis 2018. Elle est titulaire d’un doctorat en sciences de gestion de l’Université Paris Dauphine et d’un doctorat en systèmes d’information de Georgia State University à Atlanta (USA).

Pizza Gate à Washington

C’est précisément lors de son séjour à Atlanta qu’elle découvre en 2016 une affaire de fakenews : le Pizza Gate. De quoi s’agit-il ? En croyant à tort qu’une pizzeria de Washington était une couverture pour un réseau pédophile, impliquant des démocrates de haut rang, un homme originaire de Caroline du Sud s’est rendu dans la capitale. Il est entré dans le restaurant avec un fusil d’assaut et a terrifié les employés et les clients en cherchant des preuves, inexistantes, d’un crime qui n’a jamais eu lieu.

« La pandémie du COVID : un canular, un complot »

« C’est un exemple très concret de la théorie du complot et de la désinformation qui reposent sur des bases infondées, précise Christine ABDALLA MIKHAEIL. Ces phénomènes sont aussi à l’œuvre lors de la pandémie du COVID 19 : certains y voyaient un canular ou un complot ourdi par un groupe secret visant à contrôler la population mondiale. Avec comme conséquences le rejet de mesures de santé publique comme la vaccination et la défiance vis-à-vis des autorités scientifiques.

Dans le domaine politique, l’attaque du Capitole des Etats-Unis le 6 janvier 2021 par des groupes d’individus, convaincus que l’élection présidentielle américaine de 2020 avait été volée, relève aussi de la désinformation ».

Désinformation, identité commune, radicalisation

Les communautés qui adhèrent aux théories du complot se développent et se propagent en ligne. Les réseaux sociaux permettent à ces groupes de se former et d’avoir un accès continue à la désinformation, ce qui renforce leurs croyances et forge leur sentiment d’identité commune, propice à la radicalisation.

Pour Christine ABDALLA MIKHAEIL, « les réseaux sociaux agissent comme une chambre d’écho. Ils facilitent le processus d’adhésion croissante dans ces théories en offrant un accès facile et persistant à du contenu qui alimente les croyances déformées des individus complotistes.

Les complotistes se voient comme des enquêteurs de la vie réelle tout en cherchant, sur internet, uniquement des informations qui confirment leurs croyances préexistantes ».

Quatre étapes pour forger des croyances complotistes

Notre chercheuse a identifié quatre étapes clés dans l’escalade des croyances complotistes.

Tout d’abord la confirmation de l’identité : les utilisateurs cherchent, sur les réseaux, à vérifier et confirmer activement leurs propres opinions.

Puis l’affirmation de l’identité : les informations (textes, photos, visuels) réelles ou sorties de leur contexte sont sélectionnées uniquement en fonction des préférences.

Ensuite la protection de l’identité : les individus protègent leur environnement informationnel en cherchant activement à discréditer les personnes ou les organisations qui présentent des preuves contradictoires.

Enfin la réalisation de l’identité : les individus cherchent à obtenir l’approbation sociale d’un public plus large en tentant de recruter davantage de personnes, jusqu’à appeler à des actions violentes.

Soutenir l’éducation, développer le discernement critique et citoyen

Ces quatre étapes constituent une spirale, sorte de cercle vicieux renforçant une identité sociale complotiste partagée et permettant une escalade potentielle vers la radicalisation.

« Face à ces phénomènes, nous devons appeler les pouvoirs publics et politiques à se concentrer sur la prévention et à soutenir l’éducation. À   développer la culture médiatique et le discernement critique des citoyens pour les aider à évaluer la crédibilité et la validité des sources d’information en ligne.

« S’attaquer à l’exclusion sociale, promouvoir des valeurs collectives »

Et surtout à s’attaquer aux problèmes sociaux sous-jacents : les communautés adeptes de ces théories sont souvent constituées de personnes marginalisées dans notre société du fait de leur exclusion sociale. S’attaquer à l’exclusion sociale et promouvoir des valeurs collectives, cela peut contribuer à combattre la propagation des théories du complot ».

La cybercriminalité : un risque majeur boosté par l’IA

La cybercriminalité constitue aujourd’hui un risque majeur et de nouvelles formes apparaissent du fait de la puissance des réseaux sociaux et de l’usage massif de l’IA.

Certaines dérives sont spectaculaires. Ainsi, il y a deux ans, une arnaque par deepfake (enregistrement audio et vidéo) a coûté 26 millions de dollars à une entreprise de Hong Kong. Un cadre de cette multinationale avait reçu l’ordre de son directeur financier, basé à Londres, de transférer ces sommes à des tiers, ordre confirmé lors d’une visio conférence rassemblant des cadres dirigeants de l’entreprise. Mais tout était faux : mails, ordres de versement, collègues participant à la visio conférence parfaitement générés par l’IA…

« Ainsi les deepfakes transforment la désinformation en une cyber arme à grande échelle, visant à ébranler la confiance non seulement dans le discours public mais aussi au sein des entreprises et des organisations.

« Ébranler la confiance dans le discours public, dans les entreprises »

Désormais l’impact le plus dommageable ne vient pas d’un seul deepfake spectaculaire mais d’une ambiguïté persistante : l’incapacité de vérifier avec certitude ce qui est réel, dans des moments qui exigent des décisions rapides. Les deepfakes sont désormais associés à des cyber intrusions, des vols de données et des opérations psychologiques pour accroitre la confusion et retarder les réponses efficaces des organisations.

La cyberguerre que nous subissons va viser autant la cognition humaine et la confiance que les systèmes et les données » affirme Christine ABDALLA MIKHAEIL.

Comment manager la cybersécurité ?

Les organisations ont désormais besoin d’avantage d’outils de détection. Et la cyber résilience des entreprises et des organisations dépendra de la gouvernance, de protocoles de vérification prédéfinis, de l’authentification d’identité pour les communications critiques, de la formation des cadres en vue de travailler dans l’incertitude.

Dans ce cadre, l’IÉSEG et le Campus Cyber Hauts-de France (à Euratechnologies) se sont associés pour proposer aux entreprises et aux organisations une formation certifiante « Manager la cybersécurité » dont la première promotion a été diplômée en 2025.

Le certificat « Manager la cybersécurité »

Cinq modules de 2 jours chacun, déployés sur 3 mois

Stratégie et Gouvernance Cyber

Gestion des risques Cyber

Leadership et Conduite du changement

Réglementation et Conformité en Cybersécurité

Communication et Gestion de crise

https://www.ieseg.fr/formation-continue/certificats/certificat-manager-cybersecurite

Christine ABDALLA MiKHAEIL, par ses travaux de recherche, appelle notre attention sur les risques grandissants des théories du complot et de la désinformation en ligne : « Elles constituent une menace sérieuse pour la sécurité individuelle et collective, notre cohésion sociale et même la stabilité démocratique ».

Propos recueillis par Francis DEPLANCKE