Comment faire respecter les règles ? Le cas de la circulation routière
Comment se construit notre rapport à la règle, en particulier en matière de sécurité routière ? Le sujet questionne Anthony Piermattéo, enseignant-chercheur (Pr) en psychologie sociale et directeur de l’équipe PSyCOS du laboratoire ETHICS. Il y répond dans le projet « Dialogue », une étude financée par la Délégation à la Sécurité Routière (DSR).
La question du respect ou du non-respect de la règle l’interpelle depuis longtemps. Le jeune Grenoblois, étudiant en psychologie, qui souhaitait initialement devenir criminologue, s’oriente vers la psychologie sociale lorsqu’il découvre, en années de Licence, l’impact des déterminants culturels et sociaux sur les émotions, sur les attitudes et les comportements des individus.
Prendre conscience de ces déterminants et du fait qu’autrui façonne notre manière d’être remet en cause sa perception du monde. La psychologie sociale lui permettra d’étudier et de comprendre les facteurs qui affectent et influencent nos pensées, nos comportements. Et notre rapport à la règle.
« Comprendre les facteurs qui affectent et influencent nos pensées »
Peu après la soutenance de sa thèse de doctorat sur les représentations sociales, les émotions et les rapports inter-groupes, il quitte Aix-en-Provence pour intégrer l’Université Catholique de Lille en 2015 comme Maître de conférences. Il dispense des cours qui lui tiennent à cœur : Introduction à la psychologie sociale pour les étudiants en Licence ; Méthodes d’intervention en psychologie sociale, en sa qualité de responsable du Master de psychologie sociale du travail et des organisations.
Émotions et représentation sociale
Promu en 2021 Directeur de l’équipe de recherche PSyCOS (Processus Sociaux et Cognitifs dans les Organisations et la Santé) du laboratoire ETHICS EA7446, Anthony Piermattéo soutient l’habilitation à diriger des recherches en 2022. Il est nommé Vice-Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines en 2023. Au sein de PSyCOS, il poursuit ses travaux sur « les représentations sociales, c’est-à-dire la manière dont nous construisons socialement, au travers de nos appartenances sociales et du rapport à autrui, une connaissance des objets qui nous entourent tels que la santé au travail, le réchauffement climatique, la guerre » précise-t-il.
« une diminution des tensions inter-usagers de la route »
Depuis 2022, il dirige le projet Dialogue, impliquant une collaboration entre l’Anthropo-Lab, l’Université Gustave Eiffel et le CEREMA. Dans le cadre de ce projet, les chercheurs analysent les variations distinguant les différentes catégories d’usagers de la route dans leurs rapports à la règle et notamment leur perception de l’acceptabilité et de la légitimité de celle-ci. Ils évaluent les leviers qui tendent vers une diminution des tensions inter-usagers ainsi que la conformité et l’adhésion aux règles de circulation.
Les premiers résultats de ce projet indiquent que le rapport aux règles de circulation est, pour partie, déterminé par la perception qu’ont les individus des rapports entre leur groupe et les autres groupes d’usagers. Ces résultats ont également permis de souligner que la perception de la légitimité d’une règle favorise son internalisation et l’intention de la respecter, faisant de la légitimité perçue de la règle un levier susceptible de répondre aux limites d’une approche dissuasive, plus coercitive.
La légitimité perçue d’une règle répond à quatre critères
Comment se définit le concept de légitimité perçue d’une règle ? Il concerne trois niveaux : les autorités qui nous gouvernent, qui créent et mettent en place la règle ; les instances de mise en application de cette règle (juristes, policiers, instances de contrôle, radars…) et la règle elle-même.
Celle-ci est perçue comme légitime par un usager si elle répond aux quatre critères suivants :
- la règle est-elle efficace, jugée capable d’atteindre ses objectifs ?
- est-elle efficiente, n’étant ni trop sévère, ni pas assez ?
- est-elle en accord avec mes valeurs ?
- est-elle équitable, ne privilégiant pas certains usagers au détriment d’autres ?
Ce n’est pas le mode de déplacement qui détermine le rapport aux règles
Une règle sera ainsi perçue comme légitime si elle répond à ces quatre dimensions. Elle sera alors davantage susceptible d’être internalisée et respectée par les citoyens, c’est-à-dire respectée pour des raisons internes parce que l’on considère que c’est la bonne chose à faire et non par crainte de la sanction.
Anthony Piermattéo précise : « L’étude apportera également des résultats allant dans le sens des hypothèses des chercheurs, à savoir que ce n’est pas le mode de déplacement qui détermine le rapport aux règles mais plutôt les enjeux identitaires, renvoyant à la manière dont les individus s’identifient à un mode de déplacement (automobile, vélo, piéton…) et au rapport avec les autres groupes d’usagers ».
Enfin ce projet a permis d’observer que, si une règle favorise un groupe d’usagers par rapport à un autre, cela porte atteinte à l’intention de respecter cette règle.
« Comment présenter le bien-fondé des règles aux usagers ? »
Les décideurs publics et la Délégation à la Sécurité Routière pourront ainsi bientôt disposer de ces conclusions, susceptibles de guider la création des règles ou les actions de prévention centrées sur le respect de celles-ci. Par exemple la mise en avant de résultats soulignant l’efficacité de certaines règles déjà testées sur certains territoires pourrait permettre d’en faciliter l’acceptation, la légitimité perçue et le respect.
Pour notre chercheur « la prise en compte de la nécessité de respecter les critères sur la base desquels les individus jugent les règles permettrait de limiter les résistances et de prévenir les comportements infractionnistes une fois celles-ci mises en place ».
Ainsi mieux comprendre comment les individus évaluent les règles qui les entourent peut répondre positivement aux enjeux de sécurité routière
Propos recueillis par Lise Dominguez
anthony.piermatteo@univ-catholille.fr
En savoir plus :