À l’occasion du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, nous donnons la parole à Alicia Mâzouz.
Docteure en droit privé, Professeuse et responsable pédagogique de la Licence Droit & Culture Juridique à la Faculté de Droit sur le campus d’Issy-les-Moulineaux, ses travaux portent notamment sur le lien entre le corps humain et le droit, ainsi que sur les évolutions contemporaines du droit face aux mutations de la société.
Dans cette interview, elle revient sur les grandes évolutions du droit des femmes, mais aussi sur les inégalités et les défis qui persistent encore aujourd’hui.
Une mise en perspective essentielle pour comprendre le rôle du droit dans la défense et l’évolution des droits des femmes. Retrouvez les publications d’Alicia Mâzouz sur ORCID
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1. Quels droits les femmes ont-elles aujourd’hui en France et quels sont les enjeux principaux qui persistent ?
Il faut commencer par le rappeler : en France, les femmes ont tous les droits. Elles existent, elles sont reconnues, elles sont des sujets de droit.
Mais la force du droit ne réside pas seulement dans son existence. Elle réside aussi dans sa mise en œuvre. De ce point de vue, les inégalités demeurent criantes et le développement des outils numériques amplifie les violences commises contre les femmes.
Aujourd’hui, parmi les sujets essentiels, on retrouve la question de la régulation de technologies qui facilitent et industrialisent la violence faite aux femmes. Les deepfakes en sont une illustration frappante. Ils ravagent des vies depuis déjà longtemps, mais leur gravité a été révélée au grand public avec le scandale de l’outil Grok, qui permet de déshabiller massivement des femmes, y compris des victimes décédées de l’incendie de Crans-Montana.
En poursuivant plusieurs agresseurs dans le cadre d’un harcèlement massif en ligne et en obtenant leur condamnation judiciaire, la comédienne féministe Tiphaine D. a mis en lumière la violence particulière dont les femmes sont victimes sur les réseaux. Il devient presque impossible d’exprimer une pensée différente, complexe, voire simplement humoristique, sans s’exposer à une violence numérique inouïe. Si les violences faites aux femmes dans l’espace public ont été mieux reconnues ces dernières années, notamment avec la création d’infractions sanctionnant le harcèlement de rue, la violence en ligne, elle, prend une ampleur inédite : une femme est rarement poursuivie dans la rue par des milliers, voire des millions d’agresseurs en même temps. Sur Internet, c’est possible. Ces meutes numériques offrent aux agresseurs un sentiment dangereux d’impunité.
En condamnant en novembre dernier neuf agresseurs de Tiphaine D. et en retenant pour certains que l’infraction était aggravée par la circonstance qu’elle était commise à raison du genre, le tribunal correctionnel de Paris a ouvert une brèche dans cette impression d’immunité. C’est un signal fort. Je me réjouis d’avoir pu partager cette affaire avec mes étudiants et étudiantes de l’Université en invitant la comédienne dans mes cours. L’enseignement est un levier essentiel dans la lutte contre cette violence.
2. Quelles évolutions ont marqué les dernières années dans le domaine des droits des femmes ?
Outre la constitutionnalisation de la liberté d’avorter depuis le 8 mars 2024, on peut également saluer la décision du 26 janvier 2025 de la Cour européenne des droits de l’Homme condamnant la France pour le maintien en droit du « devoir conjugal ».
Pendant des décennies, le refus de relations sexuelles dans le couple marié pouvait être retenu comme une faute dans le cadre d’un divorce. Comment prétendre lutter contre les violences conjugales sans garantir, au cœur même du couple, le plein exercice du consentement ? Comment affirmer que le corps des femmes leur appartient si, dans l’espace le plus intime, leur refus pouvait encore être juridiquement sanctionné ? C’est ce paradoxe que la Cour a souligné et condamné. Et cette décision oblige aujourd’hui la France à envisager une évolution de son droit.
Pourtant, derrière ces avancées théoriques, la déception et la colère montent. Malgré les déclarations de bonnes intentions, les « Grenelle », les proclamations de « grande cause nationale », les violences conjugales repartent à la hausse depuis 2024, comme le souligne la Fondation des femmes. Les associations jouent un rôle essentiel. Elles tiennent, elles accompagnent, elles protègent. Elles suppléent largement les carences de l’État. Mais la baisse drastique de leurs budgets met en danger celles qu’elles soutiennent.
Le droit progresse. Mais il ne suffit pas d’écrire des principes. Il faut leur donner des moyens.
3. Quels défis restent à relever pour faire progresser l’égalité entre les genres et quelles initiatives pourraient y contribuer ?
La question des congés parentaux, de la petite enfance, de l’accompagnement au travail reste centrale. L’inégalité salariale demeure une atteinte considérable à l’égalité réelle. Comment accepter qu’un travail identique puisse donner lieu à une divergence de salaire en raison du genre de la personne qui l’exerce ? Et la question de la parentalité ne peut être envisagée à coups de symboles maladroits, comme l’envoi à toutes les femmes de 29 ans d’un courrier incitant à la procréation. Le corps des femmes, leur temporalité, leurs choix de vie ne se pilotent pas par circulaire.
Un autre sujet me tient particulièrement à cœur, en tant qu’enseignante en droit : la prise de parole. Les femmes avancent, se battent, prennent la parole. Mais leur voix ne pèse pas toujours du même poids, que ce soit dans l’espace médiatique ou au sein d’une assemblée. Cette conscience que notre parole compte doit se construire dès l’école, et plus encore à l’Université.
Je l’observe très régulièrement dans les exercices oraux, notamment en groupe, que je mène dans mes enseignements, et particulièrement dans les cours de prise de parole : les femmes interrogent davantage la légitimité de leur intervention que les hommes. Elles s’excusent presque d’exister dans l’espace sonore. Il faut déconstruire ce mythe. La voix des femmes compte. Elle n’est ni excessive, ni déplacée, ni insupportable. Son timbre n’est pas une gêne : il est une mélopée pertinente qui doit occuper pleinement l’espace social.
Alors, chères étudiantes, en ce 8 mars, je vous adresse ce message simple : laissez votre voix résonner.
4. Pourquoi le droit des femmes est l’affaire de tous ?
Je dirais même : l’affaire de tous et de toutes. L’humanité est faite de genres, de différences, de pluralités, de richesses. C’est cette diversité qui constitue, aujourd’hui plus que jamais, la force motrice de nos sociétés. Défendre les droits des femmes, c’est défendre l’équilibre même de notre humanité.
Si cet argument vous paraît trop idéaliste, trop lyrique, alors regardons les faits, froidement.
Observons les conséquences économiques des violences faites aux femmes. Elles irriguent tous les domaines de la société : le système policier et judiciaire, le monde du travail, le champ de la santé, la protection sociale. Les violences ont un coût humain immense, mais aussi un coût économique colossal.
Respecter et protéger les femmes et les enfants n’est donc pas seulement une exigence morale. C’est une nécessité humaine. Et c’est aussi une nécessité économique.
Le droit des femmes n’est pas une cause sectorielle.
5. En ce 8 mars 2026, avez-vous une pensée particulière pour certaines femmes ?
Nous devons nous tourner vers l’Afghanistan.
La condition des femmes vient d’y être réduite à celle d’esclaves des hommes, et en particulier de leur mari. Par une série de nouvelles dispositions, après leur avoir retiré les droits fondamentaux d’accès à l’enseignement, à la circulation, à la santé même, elles deviennent les objets des hommes auxquels elles sont attachées.
Les violences commises par les maris sur les femmes s’inscrivent dans un système où elles deviennent des droits légitimes de correction et de soumission, échappant à la sanction. Et lorsque l’excès est retenu, la condamnation prononcée peut être plus faible que celle prévue pour l’organisation de combats d’animaux. Si l’on doit souhaiter la reconnaissance et la protection de tous les êtres vivants, humains et non humains, force est de constater qu’aujourd’hui, en Afghanistan, les femmes « ne sont plus rien, ne sont plus personne », pour reprendre la formule du juriste Planiol à propos des morts. Et en ce sens le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme, Volker Türk a récemment dénoncé un véritable « apartheid de genre » et affirmé que l’Afghanistan était devenu un véritable « cimetière pour les droits humains ».
Une pensée singulière également cette année pour les femmes iraniennes, nombreuses à avoir payé du prix de leur sang leur volonté de se libérer des voiles de l’obscurantisme.
Les pensées n’effacent rien. Elles ne réparent rien. Mais la sororité doit s’exprimer au-delà des frontières, en droit et en fait.