L’intelligence est-elle toujours notre force ? Pour répondre à cette question, nous avons rencontré Marie Pelé, éthologue à l’Anthropo-Lab (ETHICS EA 7446). Dans ses recherches, la spécialiste des primates porte un regard attentif sur le vivant, premier pas vers la compréhension… et la protection de ces espèces. Ses résultats contredisent notamment l’idée d’une intelligence exclusivement humaine.
par Romane Havot, journaliste alternante en communication à la DICP
Quelles sont vos missions au sein de l’Université Catholique de Lille ? Pouvez-vous également nous présenter le laboratoire ETHICS EA 7446 et son rôle ?
Je suis chercheuse en éthologie, c’est-à-dire l’étude du comportement, qu’il soit animal ou humain. Ma spécialité est la cognition comparée : j’essaie de comprendre l’intelligence des individus en comparant les capacités cognitives du genre humain et du celles du genre animal. Mon travail concerne principalement les primates, ayant une thèse de doctorat en primatologie.
Depuis 2020, je suis chercheuse au laboratoire ETHICS, dans une équipe de recherche nommée l’Anthropo-Lab qui a pour spécificité d’être pluridisciplinaire, réunissant des chercheurs en sciences sociales : économistes, politistes, psychologues sociaux mais aussi des spécialistes des interactions humains-machines. Nos travaux portent sur le comportement humain, et j’y apporte cette perspective comparative avec le monde animal.
Vous animerez, le jeudi 8 octobre à 17h30, une conférence ouverte à tous à l’Université Catholique de Lille dans le cadre du programme culturel de Matières à penser : une année pour explorer les intelligences. Parlez-nous de cette conférence et des thèmes qui y seront abordés…
Tout au long de mon parcours scientifique, je me suis intéressée à des capacités que l’on pensait propres à l’être humain. Au cours de cette conférence, je montrerai que certaines d’entre-elles existent aussi chez les animaux.
Je parlerai notamment de mes travaux de thèse sur les comportements économiques observés chez différentes espèces de primates, allant du capucin aux macaques, en passant par les grands singes. Sont-ils capables d’échanger entre eux ? De prendre des risques au cours d’un échange ?
Depuis quelques années, je développe également un projet de recherche sur le dessin, un comportement qui constitue l’un des prérequis de l’écriture et de notre capacité à communiquer. On retrouve certaines de ces bases chez d’autres espèces animales. Je travaille ainsi avec des chimpanzés et des orangs-outans qui, bien sûr, ne dessinent pas comme nous, mais présentent des compétences analogues.
« On peut lire des livres, se documenter autant qu’on veut, mais tant qu’on ne passe pas du temps face à eux, on rate quelque chose d’essentiel. »
Pendant longtemps, l’intelligence a été considérée comme propre à l’Homme. Quelles découvertes en éthologie ont le plus contribué à faire évoluer cette vision ?
Je n’emploie pas souvent le terme « intelligence ». Pour moi, c’est un mot-valise dans lequel on peut mettre beaucoup de choses. Je préfère parler de capacités – qu’elles soient sociales, cognitives ou artistiques.
Après la Seconde Guerre mondiale, une découverte majeure a marqué la naissance de la primatologie moderne au Japon, même si elle est restée peu connue en Occident. Des chercheurs ont observé chez le macaque japonais des comportements culturels, c’est-à-dire des comportements qui ne sont pas inscrits dans le génome mais inventés par un individu, puis transmis aux autres par apprentissage social et non par l’hérédité.
La découverte qui a véritablement bouleversé l’Occident est venue des travaux de Jane Goodall sur les chimpanzés. Elle a montré que ces animaux utilisaient et fabriquaient des outils, une capacité que l’on pensait alors exclusivement humaine. À partir des années 1960, les scientifiques ont commencé à porter un nouveau regard sur nos plus proches cousins.
Vos recherches portent en particulier sur les primates. Y-a-t-il des comportements observés chez eux qui ont modifié votre propre perception de l’intelligence animale ?
Je ne fais plus beaucoup de terrain, et ça me manque, parce qu’on apprend énormément en observant directement les animaux. On peut lire des livres, se documenter autant qu’on veut, mais tant qu’on ne passe pas du temps face à eux, on rate quelque chose d’essentiel.
Ce qui me fascine aussi, c’est leur individualité. Il existe des comportements typiques du chat, du chien ou du chimpanzé, mais aucun individu ne réagit exactement comme un autre. Demandez à quelqu’un qui a eu plusieurs chiens : il vous dira toujours que Kiki ne se comportait pas comme Choupette. Pendant longtemps, cette idée d’une personnalité propre aux animaux sauvages n’était pas admise. Les travaux de Jane Goodall, Dian Fossey et Biruté Galdikas sur les grands singes ont largement contribué à la faire reconnaître.
Je suis d’ailleurs toujours étonnée par leurs comportements. Je reviens d’Indonésie, où j’ai pu observer les orangs-outans dans leur milieu naturel, et je les trouve extraordinaires. Lors de mes précédentes recherches, je les avais observés uniquement en captivité, et j’avais déjà remarqué leur habitude de vouloir nous mettre à l’épreuve, de nous challenger. On ne sait plus très bien qui étudie qui, qui teste qui, ni même qui observe qui : ils renversent souvent les rôles. Et je reste toujours émerveillée par leur curiosité. Il faut simplement prendre le temps de les regarder pour les voir pleinement.
Si l’on reconnaît aujourd’hui que les animaux possèdent différentes formes d’intelligence, quelles conséquences cela devrait-il avoir sur notre manière de les étudier, de les protéger ou de vivre avec eux ?
Je pars du principe que plus on observe, plus on apprend à connaître. Et plus on connaît, plus on est capable d’accepter les différences et les particularités des uns et des autres. Mieux comprendre, c’est aussi mieux protéger.
C’est sans doute un discours que l’on entend souvent, mais je pense qu’il faut lui faire une vraie place dans l’éducation. À l’école, il devrait y avoir davantage de temps consacré à notre relation aux animaux, à l’éthique animale et, plus largement, à l’émerveillement face au vivant. C’est un apprentissage du quotidien : si l’on prend le temps d’observer, on comprend mieux et l’on accepte davantage : qu’il s’agisse des oiseaux de nos villes, des renards de nos campagnes ou des animaux plus exotiques qui nous font rêver.
Marie Pelé animera, la conférence « L’intelligence : « Le propre de l’Homme « , vraiment ? » le jeudi 8 octobre, dans le cadre du programme culturel de Matières à penser : une année pour explorer les intelligences.
Inscription : culture@univ-catholille.fr