[Portrait de Chercheur] Pierre HAROCHE – Professeur de politique européenne et internationale à ESPOL

Comment l’Europe se prépare à la guerre ? Comment la guerre transforme l’Europe ?

Alors que l’Europe et les États membres se trouvent dans une situation délicate sous bien des aspects : politiques, démocratiques, socio-économiques… les questions de sécurité et de défense nous préoccupent chaque jour davantage.

Pour Pierre HAROCHE, face au désengagement des États-Unis du soutien militaire à l’Ukraine, les Européens doivent assumer un nouveau rôle, celui d’être la première ligne de dissuasion face à la Russie. La question n’est pas tant aujourd’hui de faire l’Europe de la défense que de nous occuper de la défense de l’Europe.

Avec quels impacts sur la dynamique européenne ?

Biographie                                                                            

Diplômé de l’École Normale Supérieure, spécialisé en histoire et sciences politiques (2010)

Docteur en sciences politiques sur le sujet de l’intégration européenne (2013)

Enseignant en relations internationales au KING’S COLLEGE de Londres (2015)

Chercheur en sécurité européenne à l’IRSEM, École Militaire à Paris (2017)

Maitre de conférences à l’Université Queen Mary à Londres (2022)

Chercheur associé Défense à l’Institut Jacques Delors à Paris (depuis 2023)

États-Unis, Chine, Europe, Russie : à quels jeux d’acteurs assistons-nous ?

Depuis 10 ans les États-Unis cherchent à préparer leurs forces à une confrontation avec une grande puissance militaire : la Chine ou la Russie. Mais ils ne peuvent s’imposer sur deux théâtres d’opérations à la fois.

Alors que le défi chinois reste la priorité stratégique des États-Unis pour les décennies à venir, l’agression russe de 2022 envers l’Ukraine les a cependant amenés, dans un premier temps, à jouer un rôle majeur pour en faveur de ce pays.

« Être en mesure de dissuader une agression russe »

Depuis 2025 et le retour de Donald Trump au pouvoir, les Européens ont petit à petit assuré l’essentiel du soutien militaire à l’Ukraine. D’ici 2027 ils doivent être en mesure de dissuader une agression russe en ne comptant que sur un soutien limité des États-Unis.

Ils peuvent s’appuyer sur l’expérience, le génie militaire et la force morale unique de l’Ukraine. Il est souhaitable que ce pays puisse intégrer l’Union européenne et l’OTAN.

Comment l’Europe se prépare-t-elle à la guerre ?

Ces dernières années, l’Europe et les États membres se préoccupent davantage de sécurité et veulent jouer un rôle plus important dans ce domaine.

Un poste de Commissaire européen à la défense et à l’espace a été créé en 2024, année au cours de laquelle les 27 États membres ont consacré 340 milliards € aux dépenses de défense.

« C’est l’Europe qui doit défendre l’Europe »

L’accélération s’est produite en 2025 : l’Union Européenne se prépare à la guerre et pas seulement ses États membres. Le Livre Blanc pour une défense européenne a été dévoilé en mars 2025 et présenté conjointement avec le plan de financement Re-Arm Europe.

Ce plan prévoit 150 milliards € pour combler, sous forme de prêts, le sous-investissement chronique des États membres dans les industries de défense. Pour renforcer les capacités de recherche et d’innovation (les drones, les robots, l’IA) et pour le soutien à l’Ukraine.

Les fonds ainsi octroyés s’ajoutent à ceux consacrés par chaque État membre à ses capacités de défense.

Comment évolue l’OTAN dans ce contexte ?

L’OTAN est encore aujourd’hui constitué d’un noyau américain entouré de forces européennes. Il faut évoluer vers un véritable pilier européen au sein de l’OTAN. Les États-Unis peuvent en effet passer en 2nde ligne et dans ce cas-là l’OTAN doit être capable de tenir quand même.

Au final, c’est bien l’Europe qui doit défendre l’Europe

Dans la forge du monde. Comment le choc des puissances façonne l’Europe ?

Dans son dernier ouvrage paru en 2024, Pierre Haroche rappelle que l’Europe, dans un premier temps, a fait le monde et l’a unifié en particulier par la mondialisation et la colonisation.

Elle représentait une somme d’idées, de forces et de valeurs qui s’est élargie et renforcée depuis maintenant 70 ans : on a longtemps parlé de « construction européenne », de la façon dont les européens produisent eux-mêmes leur destin, leur unité, leur maison commune.

Aujourd’hui, on devrait plutôt parler de « façonnage de l’Europe » tant le rôle des grandes puissances extérieures est devenu important.

Une nouvelle Europe est véritablement en train de sortir de la forge du monde.

Est-ce que la préparation à la guerre va transformer l’Union Européenne ?

Le sociologue américain Charles TILLY a développé sa thèse selon laquelle la préparation à la guerre forme les États. Il l’a appliquée aux États européens de l’époque moderne des 16ème et 17ème siècles, en montrant que l’État se forme parce qu’il a besoin d’argent pour faire la guerre.

Est-ce que préparer la guerre va transformer l’Union Européenne ? Oui : notre défense devient plus importante, nos capacités de recherche et d’innovation sont développées et la coopération entre les États membres se voit considérablement renforcée.

Le gout de l’Europe chez les écrivains        

Dans cette anthologie littéraire parue en 2022, Pierre Haroche convoque les écrivains qui, avant les politiques et les administrateurs, ont selon lui fait l’Europe en l’invoquant.

Ovide, Victor Hugo, Thomas Mann, Stefan Zweig, Orhan Pamuk, Laurent Gaudé et bien d’autres expriment leur vision, leur sensibilité, leur gout d’Europe.

Vous êtes responsable pédagogique de la Licence relations internationales d’ESPOL. Comment les étudiants appréhendent-ils les évolutions majeures que nous venons d’évoquer ?

Cette Licence a constitué, lors de sa création, une première en France par les champs qu’elle explore et par la pédagogie mise en œuvre.

Nous considérons que les relations internationales deviennent, de fait, une matière généraliste qui touche à beaucoup de domaines : la vie des États, les contextes géo économiques, les conflits économiques et militaires, l’évolution de l’Europe…

« les relations internationales deviennent une matière généraliste »

Nous voulons offrir aux étudiants une solide compréhension analytique et critique de ces questions, appréhendées au plan politique européen et mondial.

Quelle Europe espérez-vous ?

Je souhaite une Europe plus consciente de sa position et de ses atouts, prête à mieux assumer son destin en décidant, collectivement, de son rôle dans tous les domaines : la géoéconomie, la défense, la solidarité, le climat, la coopération…

Une Europe qui contribue davantage à la marche du monde et de l’humanité et qui s’en donne les moyens.

Propos recueillis par Francis DEPLANCKE

Pierre.haroche@univ-catholille.fr