De l’Asile des Cinq-Plaies à l’EHPAD à vocation universitaire , l’association Feron-Vrau accompagne la personne âgée dans son parcours de vie
Le vieillissement de la population et les défis du grand âge impactent profondément nos sociétés. A partir de cette année 2026, en France, les 65 ans et plus sont presque aussi nombreux que les moins de 20 ans. La population âgée de 85 ans augmentera massivement à partir de 2030.
De grands bouleversements sont attendus sur tous les plans : économiques, financiers, sanitaires et sociaux ; en termes de mobilité, d’accueil et de logements…Mais la question fondamentale n’est-elle pas : quelle société voulons-nous et sommes-nous capables de bâtir ensemble, qui laissera à la personne âgée, en perte d’autonomie, toute sa place, sa capacité d’agir et sa dignité ?
Bertrand DABAN, itinéraire
Originaire du Sud-Ouest, Bertrand DABAN s’est formé dans les domaines de l’histoire, du droit et du commerce international.
Son parcours professionnel l’a mené dans le secteur de la grande distribution à Bordeaux et Angoulême avant une expérience de 2 ans au Nigeria et au Cameroun, au sein d’une ONG intervenant dans le domaine de la formation.
Il s’oriente ensuite vers le secteur médico-social où il prend la direction d’un centre de rééducation fonctionnelle puis d’un centre thermal, avant d’être nommé Directeur, en 2022, de l’association Feron-Vrau, membre de l’Université catholique de Lille.
Un besoin de 106 000 places d’EHPAD supplémentaires d’ici 5 ans
« Aujourd’hui, en France, les personnes âgées entrent en EHPAD à 85 ans, précise Bertrand DABAN. Et on estime qu’il sera nécessaire d’offrir 106 000 places supplémentaires d’EHPAD d’ici 5 ans, venant s’ajouter aux quelque 600 000 places existantes. Ce qui nécessitera un renforcement considérable des ressources humaines dédiées aux soins et à l’accompagnement des résidents : de l’ordre de 200 000 emplois supplémentaires d’ici 2050 ».
Derrière ces constats et ces prévisions, il n’y a pas que des chiffres et des statistiques. C’est que le parcours de chaque personne âgée s’inscrit dans les transformations de notre société. Dans une vie de famille dont les membres habitent de plus en plus souvent aux quatre coins de la France ou du monde, renforçant les risques d’isolement des plus âgés.
Pouvant même conduire à une situation de « mort sociale » dont les Petits Frères des Pauvres dressent régulièrement le constat : cette année, 750 000 personnes âgées sont dans cette situation de mort sociale dans notre pays !
« les questions du financement sont cruciales »
Par ailleurs, que les personnes âgées restent à domicile ou entrent en EHPAD ou en maisons de retraite, la question économique et des financements se pose de façon de plus en plus aigüe : comment les familles, l’Etat, les collectivités locales et les organismes de prévoyance peuvent-ils faire face aux dépenses de plus en plus lourdes à assurer ?
Une option préférentielle pour les pauvres
Pour Bertrand DABAN, « on peut imaginer que Mère Saint Paul, religieuse franciscaine, a dû aussi relever tous ces défis quand elle a fondé en 1877 à Lille un asile pour incurables, l’Asile des Cinq Plaies. Puis quand elle s’est vu confier dès 1882 l’hôpital pour enfants Saint Antoine à Lille. Et en 1887 la fondation, à Boulogne-sur-Mer, de la Clinique de la Sainte Famille ».
Ces établissements, dont l’intention première – qui perdure – était une option préférentielle pour les pauvres, ont évolué au fil du temps vers ce qui est aujourd’hui l’Association Feron-Vrau, qui anime cinq EHPAD à Lille, Lomme, Boulogne-sur-Mer et Marquise, ainsi que des logements accompagnés et inclusifs dans la métropole lilloise.
« Près de 700 personnes âgées, dépendantes et vulnérables accueillies »
Ce sont au total près de 700 personnes âgées, dépendantes, vulnérables qui y sont aujourd’hui accueillies, quels que soient leurs moyens et sans aucune distinction faite quant à leur statut social, économique ou religieux. Ainsi, l’intégralité des places d’accueil des EHPAD est habilitée à l’Aide Sociale à l’Hébergement si les revenus des résidents sont insuffisants.
Depuis 2012, l’Association Feron-Vrau, soucieuse d’accompagner à domicile les proches des personnes en perte d’autonomie et développant des maladies cognitives, a créé des plateformes de répit : les Maisons des Aidants, implantées à Lille, Roubaix-Tourcoing et Marquise, qui accompagnent 2500 aidants chaque année.
Toutes ces missions sont assurées par quelque 520 membres du personnel, dont il faut bien admettre que les métiers sont assez peu reconnus sur le plan salarial et éprouvants sur le plan physique et psychologique : « Mieux valoriser nos métiers et les rendre plus attractifs, c’est l’un des grands défis que nous nous fixons pour ces années à venir » précise Bertrand DABAN.
Devenir des humanistes du soin ?
Pour caractériser les missions et les raisons d’être de l’Association FERON-VRAU et de ses personnels, il les ramène volontiers à celles d’humanistes du soin.
« Être humanistes du soin, c’est accueillir, dans la dignité, avec humanité, cœur, énergie et confiance, les personnes âgées dépendantes qui ne peuvent plus vivre seules. C’est prendre en charge les personnes les plus démunies, pas seulement au sens financier ou matériel du terme, mais dans toutes leurs dimensions existentielles : physiques, psychiques, intellectuelles, affectives et spirituelles ».
« Prendre en charge toutes les personnes âgées dans toutes leurs dimensions existentielles »
Autres grands défis pour l’Association : améliorer constamment la qualité de vie des résidents et faire des EHPAD des lieux plus ouverts et animés.
Cela passe par tisser plus de liens de confiance avec les familles, par solliciter par exemple leur présence au Conseil de la vie sociale, pourquoi pas à une Assemblée générale des résidents.
Cela passe aussi par une participation plus importante des résidents aux évènements, comme le vote aux élections ; l’accueil et le partage avec les enfants des écoles ; l’organisation de concerts classiques. En 2025, des résidents ont participé à la création d’une chorégraphie, répétée avec des danseurs du Ballet du Nord et des personnels et étudiants de l’Université catholique, dans le cadre du festival ECOPOSS sur les enjeux du futur.
Construire un modèle d’EHPAD à vocation universitaire.
Pour Bertrand DABAN et ses équipes, il devient nécessaire d’incarner désormais un nouveau modèle d’EHPAD, lié davantage à l’Université catholique de Lille dans laquelle ont été puisées, à l’origine, les valeurs, les convictions et les missions.
C’est ainsi que l’EHPAD à vocation universitaire se construit petit à petit.
Cela passe par la formation des étudiants qui y trouvent, au-delà des traditionnels terrains de stage, de véritables expériences pédagogiques grâce à des modules d’enseignement conçus et dispensés par des professionnels de l’Association, au sein des EHPAD et à partir de cas vécus. On peut citer le module Prévention des risques professionnels du Master management des organisations sanitaires et médico-sociales de l’Ecole ESSLIL. Et la formation des élèves de l’Institut de Formation des Aides-Soignants (Faculté de médecine, maïeutique et sciences de la santé).
« Écriture de modules pédagogiques, art thérapie, accompagnement psychologique des personnes âgées »
Cela passe aussi par la participation, chaque année, d’une dizaine de résidents à des séquences d’art thérapie, avec visite commentées d’œuvres au Musée des Beaux-Arts de Lille en compagnie d’étudiants en médecine.
Enseignants-chercheurs, soignants et personnes âgées coopèrent
Les enseignants-chercheurs de l’Université sont appelés à intervenir régulièrement auprès des soignants et résidents des EHPAD. Ainsi Paulo Rodrigues, de la faculté de Théologie, développe les notions et pratiques de l’accompagnement spirituel de la fin de vie.
Rozenn Le Berre, membre du laboratoire ETHICS, intervient pour former les salariés de l’Association aux soins palliatifs, autour de modules conçus et dispensés avec ces salariés.
Un programme de recherche, intitulé PADAME et animé par le docteur Fabien Visade, concerne les personnes âgées, leurs proches, les aidants et les soignants autour de la thématique des plans de soins anticipés. Il s’agit de considérer la personne âgée dans son entièreté, en tant que personne humaine, de l’accompagner au-delà des soins et ce jusqu’au bout de la vie.
Tous les domaines scientifiques sont convoqués à l’EHPAD
Avec les chercheurs du Laboratoire Interdisciplinaire des Transitions de Lille LITL, une thèse de doctorat en robotique a été préparée et soutenue qui porte sur la planification et la mobilité de « robots de service ».
Ces robots peuvent accompagner et soutenir les personnels soignants dans des tâches comme le ramassage du linge, la distribution des plateaux-repas ou de l’eau, l’apport des médicaments, la mise à disposition de la valise de secours en cas d’appel d’urgence par un soignant. Ils doivent se déplacer de manière fluide et socialement acceptable en présence d’humains dans des contextes sensibles comme peuvent être les EHPAD.
Les premiers tests réalisés montrent à quel point les personnels et les résidents sont ouverts et curieux des solutions technologiques proposées.
D’autres travaux sont lancés avec les chercheurs de l’École du numérique, de JUNIA et de l’Université polytechnique des Hauts de France autour de l’EHPAD 4.0, sur des sujets touchant aux jumeaux numériques, à l’IA, aux robots et à la gestion intelligente des équipements.
Que sera l’EHPAD du futur ?
Quand on pose à Bertrand Daban la question « Que sera l’EHPAD du futur ? », il confirme la nécessité d’innover et expérimenter des solutions nouvelles pour améliorer l’accompagnement du mieux vieillir : « Pour cela, nous devons privilégier des approches interdisciplinaires, qui associent formation, recherche et impact sur la société ; et répondre aux défis sociétaux et éthiques du vieillissement ».
Pour lui, les lieux de vie et d’hébergement vont aussi devoir évoluer dans leur conception et leurs usages : « On pourrait aller de plus en plus vers des établissements accueillant des personnes en toute fin de vie. Elles seraient hébergées et accompagnées, avec cœur, énergie et confiance, au sein de petites unités de 8 à 10 personnes, organisées sous forme de maisonnées ».
Propos recueillis par Francis DEPLANCKE









