Enseignement, apprentissage, éducation - L’intelligence, vous la pensez artificielle ?
Depuis le lancement de ChatGPT par OpenAI en novembre 2022, les Intelligences Artificielles Génératives (IAG) se sont fait une large place parmi les outils utilisés dans l’enseignement et les apprentissages. Selon le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche, 79 % des étudiants utilisent l’intelligence artificielle au moins deux fois par mois dans le cadre de leurs études (34 % tous les jours). Les enseignants sont, pour leur part, 64 % à l’utiliser au moins deux fois par mois à des fins professionnelles (21 % tous les jours) – Étude de 2025. Quel est l’impact de cet usage massif des IA sur les formations, les apprentissages et l’acte même d’éducation ? Comment accompagner cette révolution ? Jean-Charles CAILLIEZ et Antoine BLONDELLE, Vice-Présidents « IA et Éducation » de l’Université catholique de Lille, partagent leurs expériences, leurs questionnements et leurs convictions sur ces sujets.
Jean-Charles CAILLIEZ , « Hacker pédagogique », manager de l’innovation, enseignant-chercheur à l’interface entre le monde de l’éducation et celui des entreprises, Jean-Charles Cailliez, professeur de biologie cellulaire et moléculaire, est titulaire d’une HDR, d’un Doctorat en Sciences biologiques et d’un Executive MBA. Directeur de LiDD Ecole de Design, créée en 2024, il accompagne les enseignants désirant pratiquer de nouvelles formes de pédagogies collaboratives, comme les classes inversées ou renversées. Il participe à la construction de communautés apprenantes dans les domaines de l’éducation et du management. En utilisant des méthodes de créativité et des outils de travail collaboratif, en favorisant notamment les changements de posture. Educpros : https://blog.educpros.fr/jean-charles-cailliez/
Jean-Charles.Cailliez@univ-catholille.fr
Antoine BLONDELLE est directeur des écoles ESPAS-ESTICE, des formations en commerce et management à impact social. Docteur en éducation, Il s’intéresse particulièrement aux liens entre les technologies, l’éthique et les pratiques pédagogiques d’avenir. Il a publié en octobre 2025, avec Pierre GIORGINI, le livre « Intelligence artificielle et éducation : un double défi ». Il codirige un groupe de travail « IA et éducation » avec l’Université de Columbia à New York
Antoine.blondelle@espas-estice-icm.fr
Comment l’Université catholique de Lille s’est-elle saisie de la question des IA dans les pratiques d’enseignement et de recherche ?
Tous les établissements de formation, de recherche, mais aussi nos hôpitaux, se sont appropriés ces questions de l’IA pour les porter au cœur de leur transformation pédagogique, scientifique et organisationnelle. Y compris dans leurs relations avec les entreprises, les pouvoirs publics, le monde universitaire.
Le projet stratégique que l’Université a adopté pour la période 2025-2030 a relevé, comme défis majeurs sur lesquels il convient d’agir : le défi écologique et environnemental pour prendre soin de l’humanité du vivant ; le défi de la montée des menaces, des violences et des périls dans le monde, pour œuvrer pour le bien commun et la paix ; et le défi du numérique et de l’IA qui bouleverse notre vision globale et notre expérience de l’éducation et de l’apprentissage, les contenus des formations, les métiers et les attentes du monde économique.
L’IA, le pouvoir numérique : le pape Léon XIV leur a consacré son encyclique Magnifica Humanitas, publiée le 25 mai 2026. Quel regard portez-vous sur cet appel ?
Cette encyclique est consacrée à la grandeur et à la protection de la personne humaine face aux promesses de l’IA et du pouvoir numérique.
Le pape pose cette question : « Que sommes-nous en train de construire ? ». Les technologies émergentes font déjà partie de notre quotidien : IA, sciences cognitives, nanotechnologies, robotique, biotechnologies. En quoi et comment ces innovations peuvent devenir une aide précieuse pour le développement humain intégral et la sauvegarde de notre maison commune ?
Au passage, le pape souligne que l’IA n’est pas à assimiler à l’intelligence humaine : elle n’a pas de conscience et de morale, elle ne comprend pas ce qu’elle produit, sa puissance est liée au traitement des données.
« L’IA utilisée passivement ne forme personne »
Jacques Tardif
Il insiste sur le grand défi pédagogique qui consiste à intégrer l’utilisation de l’IA dans la perspective d’une éducation véritablement globale. En aidant les élèves et étudiants à en faire un usage responsable, critique, créatif. En soutenant la formation continue des enseignants afin qu’ils sachent dialoguer de manière positive avec les nouvelles technologies.
Quel accompagnement proposez-vous aux enseignants et aux étudiants pour développer leurs compétences dans ce domaine ?
Notre mission, à l’échelle de notre Vice-Présidence, est notamment inspirée par la Charte de l’usage éthique et responsable de l’IAG, adoptée en 2025, pour accompagner les enseignants-chercheurs et les étudiants.
Nous veillons à promouvoir un usage responsable, humaniste, transparent et bénéfique de l’IA dans les travaux académiques et les enseignements. À préserver l’intégrité académique et la protection des données. À sensibiliser aux risques et bénéfices liés à l’IA. À accompagner la montée en compétence des usagers que sont les étudiants, les enseignants, les enseignants chercheurs et les personnels administratifs.
« L’IA rend plus intelligent si on ne s’en sert pas bêtement – JC Cailliez »
Destinés à l’ensemble des collègues de l’Université, des conférences, tables rondes, ateliers et webinaires sont organisés très régulièrement en lien avec le réseau de la pédagogie de l’Institut catholique de Lille, en logique de communauté apprenante et ouverts à tous les établissements de l’Université.
Les échanges d’expériences et les réflexions portent sur l’intégration pédagogique et l’utilisation des outils d’IA pour enrichir l’expérience d’apprentissage. Sur la clarté des consignes et des règles explicites à donner sur ce qui est autorisé, encadré ou interdit dans les cours et les évaluations. Sur l’adaptation des évaluations, afin de valoriser la réflexion critique et le processus d’apprentissage plutôt que la simple production finale. Sur les pratiques en recherche : veiller à une transparence totale sur l’usage de l’IA dans les publications scientifiques et privilégier des solutions souveraines ou internes pour les données sensibles.
« L’apprentissage est une expérience de transformation : on n’apprend pas seul, on apprend avec les autres, on ne peut pas utiliser l’IA à la place d’apprendre – Antoine Blondelle »
Comment voyez vous le métier d’enseignant, l’acte d’enseigner dans quelques années ?
Il est probable que la grande majorité des cours restera sous une forme classique. Cependant, nous irons vers de plus en plus d’innovations pédagogiques et de modes d’hybridation.
Hybridation entre présentiel et distanciel ; entre acquisition des connaissances et développement des compétences ; entre enseignement académique et enseignement innovant ; entre travail individuel et travail collaboratif ; entre contrôle des connaissances et évaluation des compétences.
Dans ce paysage changeant, l’IA doit être considérée comme un outil de dialogue avec toutes les formes d’intelligence : collective, scientifique, critique, créative, émotionnelle, relationnelle.
À nous tous de les mobiliser pour que les étudiants deviennent de futurs acteurs de la société, responsables et engagés.
Propos recueillis par Francis Deplancke
Nul ne peut nier les apports de l’IA. Avec l’IA, c’est notre société qui se trouve interrogée, dans toutes ses dimensions : sociale, économique, culturelle et spirituelle. L’IA pose à l’éducation un double défi.
Le premier est évident : à l’époque de l’IA, comment développer l’acquisition du savoir-penser et du savoir-agir ? Les fantastiques potentialités du numérique n’obligent-elles pas à repenser les modes de transmission et d’acquisition des savoirs et, au-delà, à concevoir autrement les objectifs fondamentaux de l’apprentissage ?
Le second défi relève de l’impact direct de l’IA sur les méthodes pédagogiques et informationnelles elles-mêmes : investigation, exploration, simulation, expérimentation, création, suivi individualisé des apprenants, profilage des méthodes d’acquisition et d’entraînement… Comment optimiser l’usage de l’IA dans nos enseignements pour continuer à faire de l’éducation un processus d’humanisation et d’émancipation ?