Un homme du Tout-monde
Ses origines familiales multiples : polonaises, ukrainiennes, serbes, l’ont construit comme homme et comme scientifique et l’ont conduit à la philosophie, à la littérature, à la musique. Il a déjà publié 35 ouvrages en 20 ans, dont des entretiens critiques avec les auteurs et autrices pour les mettre en relation et prolonger leurs idées. C’est ainsi que, sous sa plume, dialoguent Freud et Mozart, Gide et Chopin, Deleuze et Ravel, Marx et Darwin. L’Institut Français l’a nommé Commissaire de « l’Année 2026 Edouard Glissant », qui va commémorer la pensée et l’œuvre de ce philosophe et écrivain d’origine martiniquaise, dont il est spécialiste, auteur des concepts de créolisation et du Tout-monde.
Votre patronyme suggère des origines de l’Europe de l’Est. En quoi vous ont-elles construit ?
Je suis né il y a 46 ans en France mais toute mon enfance et ma jeunesse ont été tournées vers les pays de mes parents et grands-parents. La Pologne et l’Ukraine, où mon grand-père paternel était chanteur, danseur de claquettes et dirigeait l’opéra de LVIV. Je lui dois certainement mon goût pour la musique. La Serbie en ex-Yougoslavie, avec un grand-père maternel qui était… agent secret. Ces pays sont des espaces de rencontres mais aussi, surtout, de conflits entre les cultures, les mentalités, les religions. Je suis attiré par les différences, qui m’apaisent en ce qu’elles me donnent autant de repères pour avancer. Ce n’est pas un hasard si je me suis attaché, plus tard, à la personne et à l’œuvre d’Edouard Glissant, écrivain et poète martiniquais, chantre de la créolisation, qui écrivait : « La racine unique tue tout ce qu’il y a autour d’elle, elle est sectaire et intolérante ».
Votre formation universitaire vous a conduit à la littérature et la philosophie : pourquoi cette double orientation ?
Que faire après un bac scientifique ? Eh bien, des études de littérature et de philosophie, commencées en khâgne et hypokhâgne, poursuivies jusqu’à la thèse de Doctorat en littérature, soutenue en janvier 2012 à l’Université Paris 8 Vincennes – Saint Denis, portant sur « La poétique de la ritournelle, rythme et littérature ». J’ai poursuivi jusqu’à l’Habilitation à Diriger les Recherches en 2017, avec des incursions dans les sciences politiques et l’esthétique musicale.
« Rendre vivants les auteurs et leurs œuvres »
La littérature et la philosophie sont deux matières à discussion, à dissertation, lesquelles nous permettent de rendre vivants les auteurs et leurs œuvres. En cela, le couple Sartre – Simone de Beauvoir est exemplaire. Par leurs écrits et leurs relations, les innombrables voyages qu’ils ont effectués en Chine, à Cuba, au Brésil, en URSS, au Japon, en Israël, en Palestine, aux USA…Philosophes, écrivains, véritables globe-trotteurs politiques, ils ont témoigné du monde, fait part de leurs convictions, proposant à leurs contemporains autant de repères à discerner pour avancer.
Dans votre œuvre, la musique et le rythme tiennent une place importante. Qu’ont-ils à voir avec la littérature et la philosophie, avec la vie tout simplement ?
La musique est en fait très présente en littérature et en philosophie et ce depuis longtemps. Baudelaire admirait Beethoven et Wagner. Stendhal, Marcel Proust et Victor Hugo ont écrit sur la musique. Les philosophes Deleuze, Jankélévitch, Barthes et Foucault ont considéré la musique comme se situant au cœur de leur pensée. Certains auteurs ont développé une pratique musicale, tel André Gide et le piano. A l’inverse, Freud ne supportait pas la musique mais une ritournelle de Mozart viendra hanter ses propres rêves.
« La culture musicale nourrit notre personnalité »
Je considère que la culture musicale nous accompagne, nous fournit des expériences de vie, nourrit notre personnalité. La musique et la pratique musicale influent positivement sur notre comportement et même, on peut dire, sur notre santé Notre époque est par ailleurs très marquée par le rythme. On parle de rythme de vie, de travail, de sommeil. On voit bien que nos rythmes s’accélèrent, sont souvent imposés au risque de devenir des cadences difficiles à supporter. Je préfère parler de tempo, qui correspond à un rythme que l’on réussit à s’approprier, un rythme plus souple. À chacun son rythme : c’est ma petite philosophie du tempo, que je m’évertue aussi à pratiquer quand je joue de la batterie dans des groupes de soul, de funk ou de blues.
Vous avez publié quelques 62 dialogues littéraires et entretiens critiques avec des auteurs de toutes disciplines. Quelles expériences en tirez-vous ?
L’idée de ces dialogues m’est venue lors d’un passage à France Culture en 2005, suivi de premières interviews de philosophes, scientifiques, écrivains sur l’évolution de notre monde. J’ai moi-même rencontré plusieurs de ces personnalités et les échanges ont été publiés dans deux ouvrages « Panorama de la pensée d’aujourd’hui ». Ilsconstituent autant d’exercices passionnants dans la mesure où ils permettent à des auteurs de dire ce qui n’est pas écrit dans leurs ouvrages, de s’exprimer plus précisément sur ce que nous vivons au sein de « notre maison commune ».
« Réinventer la politique menacée par le virus antidémocratique »
J’ai eu la chance de croiser ainsi le chemin de Simone Schwarz-Bart, Hélène Cixous, Judith Butler, Boualem Sansal, Edgar Morin, Philippe Solers, Jean Claude Ameisen, Etienne Klein, Régis Debray, Bertrand Tavernier… Elles et ils nous proposent de réinventer la politique dans nos démocraties menacées par le « virus antidémocratique » ; d’habiter le monde en le réajustant aux attentes des citoyens ; d’envisager des solutions à construire ensemble.
Parlez-nous de votre rencontre avec Edouard Glissant. Vous êtes devenu un proche et un spécialiste de cette figure marquante de la littérature post coloniale francophone.
Edouard Glissant est un poète, romancier, historien, philosophe, né en Martinique en 1928 et décédé en 2011. J’ai eu la chance de le rencontrer en 2005 et j’ai pu le suivre pendant 6 ans à Paris et New-York et ensuite travailler sur son œuvre. A partir de ses réflexions sur l’histoire de l’esclavage et la mémoire de la colonisation, il a fondé une « politique de la mondialité », qui va à l’encontre des effets désastreux de la domination.
« Substituer l’identité-relation à l’identité-racine »
Chantre de la créolisation, du Tout-monde et de l’Archipel, il propose de substituer l’identité-relation à l’identité-racine et d’agir dans notre lieu, dans notre territoire, pour en faire des espaces de rencontres. Même – et surtout – si toute rencontre mène sur de l’inattendu, de l’imprévisible. Ce qui interroge à la fois les sociétés basées sur le communautarisme et aussi les modèles politiques qui, dans certains pays, visent à l’effacement des différences au profit d’une neutralité floue. L’année 2026 a été décrétée « Année Edouard Glissant » par l’Institut Français et j’ai été désigné par l’Etat pour en être le Commissaire, avec plusieurs manifestations culturelles organisées dans les pays africains et aux Antilles notamment.
Quelles sont vos missions d’enseignement au sein de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines ?
Je suis responsable pédagogique du Département de Lettres à la Faculté, avec la Licence de Littérature, écriture et création, le Master Ecriture, lettres et éditions numériques ELEN et le Doctorat de Lettres au sein du Laboratoire MUSE. Ces formations accueillent une centaine d’étudiants passionnés de littérature ouverte sur le monde : lectures des classiques et du contemporain, pratiques du théâtre, ateliers d’écriture et de théâtre, critique littéraire ? Les étudiants se destinent principalement aux métiers de l’enseignement, du journalisme, de la communication et aux métiers de l’édition : libraires, créateurs de contenus d’édition pour livres scolaires… Apprendre à écrire, savoir écrire sont certainement les compétences fondamentales qu’ils peuvent acquérir. Et l’occasion leur est désormais donnée de publier dans Les Editions de l’Horloge, créées par notre Master, avec déjà plusieurs ouvrages à leur actif, dont « Il était une fois l’Université catholique de Lille : Histoires oubliées ».
Propos recueillis par Francis Deplancke


