Construire des ponts entre les disciplines, amener les étudiants à s’engager
Prêtre, théologien, formateur, le Frère Franck Dubois a rejoint en septembre 2025 l’Université catholique de Lille en qualité de Président-Recteur délégué aux Humanités. A 48 ans, dont 26 passés au sein de l’Ordre des Dominicains où il a eu en charge la formation des novices dans les couvents de Strasbourg et de Lille, Franck Dubois a aujourd’hui pour missions principales de contribuer à la gouvernance de l’Université et d’animer la formation humaine des étudiants, en lien avec les responsables des Facultés, des Ecoles et des Instituts.
La rencontre avec les Dominicains
« Mon père était diplomate européen en poste en Belgique, au Japon et aux USA où notre famille le suivait, précise Franck Dubois. C’est donc tout naturellement que je me suis orienté, après le bac, vers Sciences Po pour me former aux métiers de la fonction publique et aux carrières diplomatiques. Avec notamment un stage en 2000/2001 à l’ambassade de France en Roumanie pour gérer des programmes de coopération universitaire ».
« en contact avec le monde, aux frontières et aux marges »
C’est à cette époque qu’il rencontre les Dominicains, « un Ordre en contact avec le monde, aux frontières et aux marges, avec ses dimensions d’une vie fraternelle, à la fois d’études et de contemplation ». Une communauté oùl’on fait des choses sérieuses sans se prendre au sérieux, souligne-t-il avec malice. Après un an de noviciat à Strasbourg, Franck Dubois entreprend des études de théologie à l’Institut catholique de Paris, aux Facultés Loyola (Centre Sèvres) et à la Faculté de théologie de Lille.
Grégoire de Nysse : la double création, spirituelle et corporelle
Il étudie les œuvres de Grégoire de Nysse, l’un des Pères de l’Église ayant vécu au IVème siècle et lui consacre sa thèse de Doctorat de théologie, publiée en 2018 sous le titre « Le corps comme un syndrome ». Franck Dubois précise : « Grégoire de Nysse est l’auteur de traités sur la double création : d’abord celle, spirituelle et invisible, de l’homme universel à l’image de Dieu. Puis la création corporelle et apparente de l’homme dans sa condition biologique. L’âme et le corps ont ainsi une seule et même origine.
« L’âme et le corps ont ainsi une seule et même origine »
Mais comment un Dieu immatériel peut-il créer un monde matériel ? Qu’est-ce qu’un corps, qu’est-ce que la matière en particulier la matière vivante qui peuple notre monde : les hommes, les animaux, les végétaux ? » Alors qu’à son époque et jusqu’au siècle dernier les chrétiens ont tendance à dénigrer l’aspect incarné de nos vies et préfèrent mettre en avant l’aspect spirituel et l’âme, Grégoire de Nysse se bat pour défendre l’aspect corporel, la matière et envisage la possibilité qu’elle puisse ressusciter.
Mieux prendre soin de la création et du vivant
De ces enseignements s’est développée, au fil des siècles et surtout à notre époque, la nécessité de mieux prendre soin de la création et du vivant, particulièrement de mieux considérer la vie animale, sa vulnérabilité, ses souffrances. En 2019, Franck Dubois publie à ce sujet un ouvrage au titre pour le moins étonnant « Pourquoi les vaches ressuscitent, probablement ». Un ouvrage qui traite de la question de l’immortalité animale, de la possibilité pour les animaux de partager la vie éternelle. Franck Dubois souligne « qu’un avenir éternel est promis à toute créature vivante et lui assure une dignité propre qui appelle, en retour, une responsabilité particulière de l’homme à son égard. Cette doctrine et ces exigences ont en particulier marqué l’encyclique Laudato’Si publiée en 2015 par le pape François sur la nécessité de préserver notre maison commune, notre planète. On parle ici de l’écologie intégrale qui inspire de nombreux programmes pédagogiques et de recherche menés au sein des différents établissements de notre Université ».
In Fide ad Scientiam : entre science et foi
« Mes études de théologie et mes expériences de vie et de croyant m’amènent à regarder le monde avec optimisme : tout peut être sauvé » affirme-t-il. La mission de l’homme, son travail, sont de déceler la vérité et le beau, y compris en allant les chercher dans la science. C’est tout le sens de la devise adoptée dès 1875 par l’Université catholique de Lille « In Fide ad Scientiam ». Alors que la foi peut souvent se vivre comme déconnectée du réel, comme un refuge pour nous mener un temps en dehors du monde, Franck Dubois affirme qu’il n’y a pas d’hiatus entre le spirituel et le monde.
« Au bout de la recherche scientifique pointe la question du sens »
« Dieu est à la fois dans le monde et hors du monde, dit-il. Nos étudiants vont acquérir des connaissances au sein de différentes disciplines scientifiques et, pour certains, en fin de cursus, ils seront même amenés à produire de nouvelles connaissances. Nous attendons d’eux qu’ils pratiquent avec méthode les disciplines dans lesquelles ils sont engagés. Rappelons que l’Université est née en France il y a plus de huit siècles par souci d’autonomie progressive des sciences et de la foi. Qu’il soit chrétien ou non, c’est la même rigueur épistémologique qui est demandée à l’élève ingénieur, médecin, juriste ou manager. Mais le chrétien sait qu’au bout de la recherche scientifique pointe la question du sens et, ultimement, celle de Dieu. Elle n’interfère pas dans la façon de conduire la recherche mais dans l’horizon qu’on lui donne. Or, aujourd’hui, les jeunes sont de plus en plus sensibles au sens qui oriente leurs efforts et leurs projets.
La théologie : construire des ponts entre les disciplines, nous éclairer
Quelle est la place de la théologie dans ces évolutions et au sein de l’Université ? Pour Franck Dubois, « la théologie a précisément vocation à éclairer le sens caché des choses que ce soit dans le corps humain (la biologie et la médecine), dans les échanges (l’économie), dans les sciences humaines, dans les technologies, dans l’histoire…. C’est une discipline qui a vocation à construire des ponts, à éclairer les chemins, à inviter chaque domaine scientifique à aller plus loin avec prudence et en gardant l’homme au cœur des préoccupations. Elle a aussi son rôle à jouer dans l’approche du fait religieux de plus en plus présent dans le monde, dans la société, dont les entreprises. Nous avons la chance à l’Université catholique de Lille d’être un espace où la question de Dieu n’est pas taboue : on peut y parler de Dieu avec méthode, sagesse et discernement.
Le Parcours Humanités : pour se former, s’engager et agir dans le monde
Franck Dubois a reçu dans ses attributions la délégation aux Humanités. De quoi s’agit-il ? Initié il y a cinq ans, le Parcours Humanités constitue une expérience pédagogique novatrice et très riche de sens. Pour Franck Dubois « il s’agit de permettre aux étudiants, quels que soient leur Faculté, leur École et leur cursus, de participer à des modules de formation, de réflexion, d’action et d’engagement et répondre ainsi concrètement, personnellement, aux défis des transitions écologiques, économiques et sociales de notre temps ».
« Réflexions, engagement citoyen, développement personnel
Le Parcours Humanités propose aux étudiants de mettre en œuvre une pensée éthique solidement fondée sur les grands défis de notre société. De développer un esprit humaniste et devenir, chacun pour sa part, acteur des transitions du monde d’aujourd’hui. D’intégrer le service solidaire aux apprentissages académiques pour développer d’autres compétences et formes d’intelligence qui vont donner sens à leur vie et à l’exercice de leur futur métier. L’an dernier 2000 étudiants ont participé aux différents modules de ce Parcours Humanités et ont ainsi reçu des crédits ECTS qui peuvent conduire, pour certains, jusqu’à l’obtention d’un Diplôme Universitaire particulièrement apprécié des futurs employeurs.
Le Service-Learning : la solidarité en œuvre sur le terrain
Les modules sont proposés dans quatre grands domaines d’éthique et d’humanisme, conjuguant réflexion intellectuelle, engagement citoyen et développement personnel : éthique de la responsabilité – art littérature et spiritualité – Wiky Factory des futurs souhaitables – Sport et humanisme. Les étudiants sont également invités à intégrer des expériences de Services-Learning, qui leur permettent d’exercer leur sens du service aux autres, de la solidarité et de s’engager personnellement au sein d’ONG et d’associations œuvrant pour et avec les publics les plus vulnérables. « S’engager dans le Parcours Humanités, c’est bien plus qu’enrichir son parcours académique, affirme Franck Dubois. C’est adopter une posture de citoyen éclairé, prêt à exercer son métier au service du bien commun ».
Le Parcours Humanités : Directeur Francois Prouteau francois.prouteau@univ-catholille.fr / Coordinatrice Cécile Meurillon cecile.meurillon@univ-catholille.fr
Propos recueillis par Francis Deplancke Franck.dubois@univ-catholille.fr


